La première fois que j’ai vu mon voisin Michel s’agenouiller dans son potager pour récupérer soigneusement les gourmands qu’il venait d’arracher à ses plants de tomates, j’ai cru qu’il faisait une erreur de débutant.
Je pensais qu’il allait les jeter dans le compost comme tout le monde. Pas du tout.
Il les a déposés délicatement dans un seau, les a transportés jusqu’à un coin de terre préparé à l’avance, et les a replantés un par un avec une précision presque chirurgicale.
Quand je lui ai demandé ce qu’il faisait, il m’a souri et dit simplement : « Tu verras en septembre. » J’ai vu.
Et depuis ce jour, je ne jette plus jamais un gourmand de tomate à la poubelle.
Un gourmand de tomate, c’est quoi exactement ?
Avant d’aller plus loin, il faut être précis sur ce qu’on appelle un gourmand de tomate. C’est ce rejeton qui pousse à l’aisselle des feuilles, entre la tige principale et une tige secondaire. On l’appelle aussi rejet axillaire. Laissé en place, il devient une nouvelle tige qui va se développer, fleurir, fructifier, mais aussi épuiser le plant en dispersant son énergie dans tous les sens.
C’est pour cette raison que la plupart des jardiniers pratiquent l’ébourgeonnage, c’est-à-dire la suppression régulière de ces gourmands. Cette opération, réalisée idéalement à la main quand les gourmands sont encore petits, permet au plant de concentrer toute sa sève sur les grappes de tomates déjà en place. Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil du potager.
Ce que beaucoup ignorent, c’est que ce gourmand arraché n’est pas un déchet. C’est un clone parfait du plant mère, avec les mêmes caractéristiques génétiques, la même vigueur, le même potentiel de production. Et surtout, il est capable de s’enraciner dans la terre avec une facilité déconcertante.
Pourquoi repiquer un gourmand de tomate fonctionne aussi bien ?
La tomate appartient à la famille des Solanacées, et comme beaucoup de plantes de cette famille, elle possède une capacité naturelle à développer des racines adventives. Si vous observez attentivement la tige d’un plant de tomate, vous remarquerez de petites protubérances le long de celle-ci. Ce sont des ébauches racinaires, prêtes à se développer dès que la tige entre en contact avec de l’humidité et de la terre.
C’est ce mécanisme biologique qui rend le repiquage des gourmands aussi efficace. Dès que vous plantez un gourmand en terre humide, ces ébauches racinaires se mettent à travailler. En quelques jours seulement, le gourmand commence à développer son propre système racinaire. En une à deux semaines, il est autonome. En trois semaines, vous ne faites presque plus la différence avec un plant semé normalement.
Michel, mon voisin, m’a expliqué qu’il avait découvert cette technique par accident, en laissant traîner des gourmands arrachés sur la terre du potager après une séance d’ébourgeonnage. Quelques jours plus tard, en revenant les ramasser, il avait constaté qu’ils avaient commencé à s’enraciner tout seuls. La leçon était claire.
Comment repiquer correctement un gourmand de tomate ?
La technique n’a rien de compliqué, mais quelques règles permettent d’optimiser les chances de réussite.
Choisir les bons gourmands
Tous les gourmands ne se valent pas pour le repiquage. Les meilleurs candidats sont ceux qui mesurent entre 10 et 20 centimètres. Trop petits, ils manquent de réserves pour s’enraciner rapidement. Trop grands, ils ont davantage de mal à compenser la perte d’eau due à leur feuillage important avant que les racines ne soient opérationnelles.
Michel préfère les gourmands prélevés sur des plants sains, vigoureux, qui produisent bien. C’est logique : puisque le gourmand est un clone du plant mère, autant choisir le meilleur plant du potager comme donneur.
Préparer le gourmand avant de le planter
Une fois le gourmand arraché ou coupé proprement, il faut supprimer les feuilles du bas sur les deux tiers de la tige. Ces feuilles, si elles restent en place, vont transpirer et dessécher le gourmand avant même qu’il ait eu le temps de s’enraciner. On ne conserve que les deux ou trois feuilles du sommet.
Certains jardiniers laissent tremper la base du gourmand dans un verre d’eau pendant quelques heures avant de le planter. Cette étape n’est pas indispensable, mais elle peut accélérer le démarrage de l’enracinement, surtout par temps chaud.
Planter dans une bonne terre et bien arroser
Le repiquage en pleine terre fonctionne très bien si la terre est meuble, humide et riche. Michel prépare toujours son emplacement à l’avance en incorporant un peu de compost mûr. Il plante le gourmand assez profondément, en enterrant les deux tiers de la tige. Plus la portion enterrée est longue, plus la surface disponible pour le développement des racines adventives est grande, et plus le plant sera solide et bien ancré.
Après la plantation, un arrosage généreux est indispensable. Pendant les cinq à sept premiers jours, il faut maintenir la terre humide en permanence. C’est la période critique. Une fois les premières racines formées, le plant devient beaucoup plus résistant et autonome.
Protéger du soleil les premiers jours
Un gourmand fraîchement repiquer n’a pas encore de racines pour puiser l’eau dans le sol. Exposé en plein soleil, il risque de se dessécher avant d’avoir eu le temps de s’installer. Michel utilise une simple feuille de journal ou un voile d’ombrage léger pour protéger ses nouveaux plants pendant les cinq premiers jours. Passé ce délai, il les expose progressivement au soleil.
Ce que mon voisin fait vraiment avec ces gourmands repiqués
Et voilà la partie qui m’avait le plus intrigué. Pourquoi repiquer des gourmands si ce n’est pas pour combler les trous laissés par des plants malades ou morts dans le potager ?
La réponse de Michel est à la fois simple et ingénieuse. Il pratique ce qu’on pourrait appeler des plantations décalées dans le temps. Ses premiers plants de tomates, semés en intérieur dès le mois de février et transplantés en mai, produisent à partir de juillet. Quand il récolte les gourmands de ces plants en juin pour les repiquer, les nouveaux plants ainsi obtenus commencent à produire à partir du mois d’août, parfois même jusqu’en octobre si l’automne est clément.
Résultat : là où un jardinier ordinaire voit sa production de tomates se terminer en août ou début septembre, Michel récolte des tomates fraîches jusqu’aux premières gelées. Avec exactement les mêmes variétés, sans acheter un seul plant supplémentaire, sans semer quoi que ce soit en plus.
Il m’a aussi confié qu’il utilise cette technique pour multiplier des variétés anciennes de tomates qu’il cultive depuis des années et dont il ne veut surtout pas perdre les caractéristiques. Une tomate Cœur de bœuf qu’il tient de sa mère, une tomate Noire de Crimée qu’il a ramenée d’un marché de producteurs il y a dix ans. Ces variétés, il les multiplie chaque année par gourmands, gratuitement, sans risque de perdre leurs qualités gustatives puisque le gourmand est génétiquement identique au plant mère.
Les avantages concrets de cette technique
- Zéro coût : les gourmands sont des déchets du potager transformés en plants gratuits
- Rapidité : un gourmand repiquer produit plus vite qu’un plant semé, car il est déjà développé végétativement
- Prolongation de la saison : des récoltes de tomates fraîches décalées jusqu’en octobre
- Fidélité variétale : les caractéristiques du plant mère sont parfaitement conservées
- Autonomie : plus besoin d’acheter des plants en jardinerie pour compléter ou renouveler le potager
- Simplicité : la technique ne demande aucun matériel spécial ni aucune compétence particulière
Les limites à connaître avant de se lancer
Cette technique a des limites qu’il serait malhonnête de passer sous silence. La première concerne le calendrier. Pour que les gourmands repiqués aient le temps de produire avant les gelées, il faut les planter au plus tard en juillet dans la plupart des régions françaises. Un gourmand repiquer en août n’aura pas toujours le temps de fructifier correctement avant la fin de la saison.
La deuxième limite touche aux maladies. Si le plant mère est atteint par le mildiou, la mosaïque de la tomate ou toute autre maladie, le gourmand peut transmettre ces problèmes. Michel est très vigilant sur ce point : il ne prélève jamais de gourmands sur un plant qui présente des symptômes suspects.
Enfin, cette technique ne fonctionne pas avec les tomates issues de graines F1, c’est-à-dire les hybrides du premier croisement vendus dans la plupart des jardineries. Les plants obtenus à partir de gourmands de variétés F1 peuvent présenter des caractéristiques différentes du plant mère et souvent décevantes. Elle est réservée aux variétés stables, dites variétés open-pollinated ou variétés anciennes.
Une leçon de jardinage qui dépasse la tomate
Ce que m’a appris Michel avec ses gourmands de tomates, c’est avant tout une façon de regarder le potager différemment. Ce qu’on jette n’est pas toujours un déchet. Ce qu’on arrache n’est pas forcément inutile. Un gourmand de tomate, aux yeux de la plupart des jardiniers, c’est quelque chose dont on se débarrasse vite pour ne pas y penser. Aux yeux de Michel, c’est un plant de tomate en puissance, un prolongement de saison, une variété ancienne préservée pour l’année suivante.
Cette logique de ne rien gaspiller au potager s’applique d’ailleurs bien au-delà de la tomate. Les stolons de fraisiers, les caïeux d’ail, les bulbilles d’oignons, les drageons de framboisiers : le jardin produit en permanence sa propre matière première pour se renouveler et s’agrandir. Encore faut-il savoir regarder et avoir un voisin comme Michel pour ouvrir les yeux.
Cette année, j’ai repiquer sept gourmands prélevés sur mes plants de tomates Andine cornue et de tomates Roma. Cinq ont parfaitement pris. Ils ont produit leurs premières tomates en août et m’ont fourni des fruits frais jusqu’à la mi-octobre. Mon voisin m’a regardé faire depuis sa haie, avec ce même sourire qu’il avait eu la première fois. Cette fois, c’est moi qui lui ai dit : « Tu verras en septembre. »


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