Dans les jardins potagers d’autrefois, rien ne se perdait.
Les anciens avaient cette façon de faire instinctive, transmise de génération en génération, qui consistait à récupérer chaque recoin de leur jardin, chaque bout de tige, chaque feuille qui pouvait encore servir.
Les gourmands de tomates, ces petites pousses qui surgissent à l’aisselle des feuilles et que l’on coupe pour concentrer l’énergie de la plante sur ses fruits, ne finissaient jamais à la poubelle ni sur le tas de compost.
Ils avaient une deuxième vie, bien précise, bien utile.
Aujourd’hui, des milliers de jardiniers amateurs redécouvrent cette pratique ancienne et réalisent qu’ils ont longtemps gâché quelque chose de précieux sans le savoir.
Qu’est-ce qu’un gourmand de tomate exactement ?
Avant d’aller plus loin, il faut être clair sur ce qu’est réellement un gourmand. On parle ici de ces tiges secondaires qui poussent dans l’angle formé entre la tige principale d’un pied de tomate et une tige feuillée. On appelle cet endroit l’aisselle. Si on laisse ces pousses se développer, elles deviennent de véritables tiges à part entière, avec leurs propres feuilles, leurs propres fleurs et leurs propres fruits.
Sur une variété indéterminée, c’est-à-dire une tomate qui continue de pousser tout au long de la saison, laisser tous les gourmands en place peut vite transformer un pied de tomate en buisson compact et touffu. La plante dépense alors son énergie à produire du feuillage et des tiges plutôt qu’à grossir ses fruits. C’est pour cette raison que la plupart des jardiniers pratiquent l’ébourgeonnage, aussi appelé épinçage ou pincement : ils suppriment régulièrement ces gourmands pour guider la plante vers une production fruitière plus concentrée et plus abondante.
Un gourmand coupé tôt, quand il mesure encore entre cinq et quinze centimètres, est une tige verte, souple, gorgée de sève. Et c’est là que tout commence.
Ce que les anciens faisaient systématiquement avec ces tiges
Les jardiniers des générations précédentes, notamment dans les campagnes françaises, avaient une habitude bien ancrée : ils replantaient les gourmands directement en terre. Pas dans une serre, pas avec des produits spéciaux, pas avec des équipements sophistiqués. Juste dans la terre du jardin, avec un peu d’eau.
Cette technique repose sur une propriété botanique remarquable des solanacées, la famille à laquelle appartient la tomate. Ces plantes ont une capacité naturelle à développer des racines adventives, c’est-à-dire des racines qui peuvent apparaître sur n’importe quelle partie de la tige, pas seulement à sa base. Un gourmand de tomate, une fois planté dans un sol humide, va naturellement chercher à s’enraciner. En quelques jours, parfois moins d’une semaine par temps chaud, il développe ses premières racines et commence sa vie en tant que plante autonome.
Les anciens le savaient sans avoir besoin de lire des études scientifiques. Ils l’avaient vu faire à leurs parents, qui l’avaient vu faire aux leurs. C’était une évidence du jardin, aussi naturelle que de semer des graines au printemps.
Pourquoi cette pratique a-t-elle été abandonnée ?
La réponse est assez simple. Après la Seconde Guerre mondiale, le jardinage a profondément changé. L’accès aux plants de tomates en jardinerie est devenu facile et peu coûteux. Les familles ont eu moins besoin de multiplier elles-mêmes leurs plants. Le temps passé au jardin a diminué avec l’urbanisation et les changements de mode de vie. Et surtout, une certaine culture du jetable s’est installée, y compris au jardin.
Les gourmands coupés sont devenus des déchets végétaux comme les autres, bons pour le compost au mieux, à la poubelle au pire. La transmission orale des savoirs du jardin s’est interrompue dans de nombreuses familles. Les enfants ont grandi loin des potagers et n’ont pas vu leurs grands-parents replanter ces petites tiges vertes avec soin.
Il a fallu attendre le regain d’intérêt pour le jardinage naturel, le potager en permaculture et l’autosuffisance alimentaire pour que cette pratique refasse surface, portée par des blogs, des forums de jardinage et des vidéos partagées sur les réseaux sociaux.
Comment bouturer un gourmand de tomate : la méthode pas à pas
La bonne nouvelle, c’est que la technique est d’une simplicité déconcertante. Voici comment procéder pour obtenir de nouveaux pieds de tomates à partir de vos gourmands.
Choisir le bon gourmand
Tous les gourmands ne se valent pas pour la bouture. On privilégie ceux qui mesurent entre 7 et 15 centimètres. Trop petits, ils auront du mal à s’enraciner. Trop grands, ils auront plus de mal à compenser la perte d’eau par leurs feuilles avant que les racines ne soient en place. On choisit une tige saine, sans signe de maladie, bien verte et ferme.
Préparer la bouture
Une fois le gourmand coupé ou pincé, on supprime les feuilles du bas pour ne garder que deux ou trois feuilles en haut. Cette étape est importante : les feuilles perdent de l’eau par transpiration, et si la bouture n’a pas encore de racines pour compenser, elle risque de se dessécher avant de s’être enracinée.
Planter dans l’eau ou directement en terre
Deux méthodes fonctionnent bien :
- Dans l’eau : on place la tige dans un verre d’eau en veillant à ce que les feuilles restantes ne trempent pas. On met le verre dans un endroit lumineux mais sans soleil direct. En cinq à dix jours, les premières racines blanches apparaissent. Quand elles atteignent deux à trois centimètres, on transplante en terre.
- Directement en terre : on enfonce la tige sur plusieurs centimètres dans un sol bien humide ou dans un pot de terreau. On arrose généreusement et on maintient le sol frais pendant les premiers jours. On peut couvrir la bouture d’une bouteille plastique coupée pour créer un mini-effet de serre et limiter l’évaporation.
Les premiers jours après la plantation
La bouture peut sembler flétrie les deux ou trois premiers jours. C’est normal. La tige cherche ses marques, elle n’a pas encore de racines pour s’alimenter correctement. Il ne faut pas se décourager et continuer d’arroser régulièrement sans noyer la plante. Dès que la tige se redresse et que de nouvelles feuilles commencent à pointer, c’est gagné : la bouture est enracinée.
Les avantages concrets de cette technique pour le jardinier
Récupérer ses gourmands pour en faire de nouveaux plants présente des avantages qui vont bien au-delà de la simple économie de quelques euros sur des plants en jardinerie.
Des plants génétiquement identiques à la plante mère
C’est peut-être l’avantage le plus important, surtout pour les jardiniers qui cultivent des variétés anciennes ou des tomates issues de leurs propres semences. Une bouture est un clone de la plante mère. Elle possède exactement les mêmes caractéristiques génétiques : la même saveur, la même résistance, le même port. On préserve ainsi une variété que l’on apprécie sans passer par la case semis, qui peut être plus longue et plus aléatoire.
Des plants plus rapides à produire
Un plant issu d’une bouture de gourmand est déjà une plante adulte en miniature. Contrairement à un semis qui doit passer par toutes les étapes de la germination et de la croissance juvénile, la bouture repart directement en croissance active. Elle peut donc produire ses premiers fruits plusieurs semaines avant un plant issu de semis réalisé au même moment.
La possibilité de prolonger la saison
En prélevant des gourmands en milieu de saison, vers juillet ou août, on peut obtenir de nouveaux plants qui produiront encore en septembre et octobre, selon les régions et les conditions climatiques. Certains jardiniers rentrent même ces plants en pot à l’intérieur à l’automne pour prolonger la récolte encore davantage.
Une économie réelle sur les plants
Un pied de tomate en jardinerie coûte entre deux et cinq euros selon la variété et la région. Sur un potager de taille moyenne avec une dizaine de pieds de tomates, les gourmands produits tout au long de la saison peuvent représenter plusieurs dizaines de plants potentiels. Pour quelqu’un qui souhaite agrandir son potager ou partager des plants avec des voisins et des amis, c’est une ressource gratuite et renouvelable.
Les précautions à prendre pour éviter de transmettre des maladies
Cette pratique a cependant une limite importante à connaître. Si la plante mère est atteinte d’une maladie, notamment le mildiou, la mosaïque du tabac ou une infection bactérienne, les boutures prélevées sur cette plante peuvent transporter la maladie avec elles. Il est donc essentiel de ne prélever des gourmands que sur des plants sains, vigoureux, sans taches suspectes sur les feuilles ni lésions sur les tiges.
De même, si votre jardin a connu des problèmes de maladies du sol comme la fusariose ou le flétrissement bactérien, il vaut mieux planter les nouvelles boutures dans un emplacement différent ou dans un pot avec du terreau neuf, pour éviter de contaminer les jeunes plants dès leur départ.
Un savoir-faire qui mérite d’être transmis à nouveau
Ce qui est frappant avec la redécouverte des gourmands de tomates, c’est qu’elle illustre quelque chose de plus large : la valeur des savoirs paysans et jardiniers qui ont été balayés trop vite par la modernité. Ces connaissances n’étaient pas des superstitions ou des habitudes sans fondement. Elles reposaient sur des observations précises, accumulées pendant des générations, dans des conditions réelles de jardinage.
Les anciens ne jetaient pas leurs gourmands parce qu’ils avaient compris, à leur façon, que la tomate est une plante généreuse qui se multiplie facilement, qu’il n’y a aucune raison de racheter ce que la nature offre gratuitement, et qu’un bon jardinier ne gaspille rien de ce que son potager lui donne.
Aujourd’hui, avec la hausse du coût de la vie et un intérêt croissant pour l’autonomie alimentaire, cette leçon des anciens prend un relief particulier. Replanter ses gourmands, c’est renouer avec une forme d’intelligence pratique du jardin qui n’a pas pris une ride. Et c’est souvent à partir de ces petits gestes simples, gratuits et efficaces, que l’on redevient vraiment jardinier.


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